|
Évangile et accommodements
La Commission Bouchard-Taylor, instituée par le gouvernement du Québec, à la suite de l'agitation sociale déclenchée par la question des accommodements raisonnables, pour réfléchir à tête froide et entendre le plus large éventail de points de vue possible, arrive dans ma région de Joliette au mois de septembre.
En tant que catholique, en tant que membre du Forum André-Naud, en tant que croyant engagé dans le dialogue interreligieux, je ne devais pas laisser passer l'occasion de donner mon point de vue au moment où le peuple québecois prend conscience de son identité. Je l'ai condensé en quatre points. On pourra aussi lire - plus bas - une formulation un peu plus développée de ma position.
- La foi chrétienne professe la venue du Royaume de Dieu. En tant que chrétien, je suis appelé à témoigner que ce Royaume est venu en la personne de Jésus et qu’il vient maintenant lorsque j’accueille les immigrants.
- Je partage avec d’autres croyants d’ici ou venus de l’immigration la conviction que Dieu agit en ce monde et qu’Il appelle les humains au bonheur. Notre quête de bonheur s’exprime à son meilleur quand nous suivons les préceptes fondamentaux issus des valeurs de fraternité universelle, de primauté de la personne, de liberté et responsabilité dans la vie morale, de justice et de paix sociale.
- Je reconnais que les fidèles d'une religion ont le droit d’exprimer leurs croyances dans l’espace public, mais selon des balises respectueuses des autres croyants et des incroyants, adoptées par les instances démocratiques du pays et favorisant l’intégration harmonieuse des différentes communautés culturelles.
- J’estime que des représentants de chaque communauté doivent participer au débat social sur le droit de professer sa religion et sur les balises que la société doit se donner. Dans ce débat, en tant que chrétien, j’ai à proposer les valeurs évangéliques qui peuvent contribuer à promouvoir un mieux-vivre sur les plans individuel, familial et social.
|
|
|
|
Le plan de Dieu pour un chrétien
Je veux présenter devant la Commission Bouchard-Taylor le point de vue d’un croyant et certainement de bon nombre de chrétiens. Pour moi, le cœur du message de Jésus est que Dieu ouvre pour les humains un chemin de liberté face à toutes les formes de mal et veut les rassembler dans son Royaume qui a pour nom l’Amour.
Et nous réalisons son merveilleux plan et sa volonté quand nous changeons notre cœur en premier. Aujourd’hui, ce Dieu nous interpelle dans la venue au Québec d’immigrants de confessions et de cultures différentes à la recherche d’un monde meilleur. Je crois que le Royaume de Dieu vient à chaque fois que nous cherchons à bâtir avec eux un pays et à aménager une terre où tous peuvent vivre en paix.
«J’étais un étranger et vous m’avez accueilli…» (Mt 25, 35)
Nous, qui vivons ici dans une société d’abondance, libre et soucieuse des droits humains, nous croyons qu’il est fondamental quand nous accueillons des immigrants, de partager et d’échanger avec eux autant sur le plan matériel que sur celui des valeurs intellectuelles, artistiques, religieuses et morales. Notre foi en Jésus-Christ exige que nous leur fassions une juste place.
Recul de la foi chez les Québécois
Je ne vous apprends rien en rappelant que nous sommes nombreux parmi les Québécois, même si nous nous disons catholiques, à nous être détachés de l’Église catholique. Nous sommes nombreux, depuis longtemps à organiser notre vie indépendamment de nos croyances et en particulier de notre foi en un Dieu qui libère les humains. Malgré cela, nous avons continué de rechercher le bien et de lutter contre diverses formes d’oppression et d’exploitation. Et quand nous vivons à proximité d’immigrants, nous faisons la plupart du temps bon voisinage, preuve de notre grande ouverture.
Cependant, même parmi ceux et celles qui se disent croyants ou pratiquants, non seulement exprimons-nous difficilement nos croyances, mais nous avons peine à discerner et à choisir les conduites qui nous permettent de réaliser le plan de Dieu.
Privés de nos repères traditionnels de foi et de morale, quand nous nous trouvons face à des croyants d’autres confessions comme les musulmans nous sommes loin de pouvoir comprendre ce qu’ils nous disent, encore plus loin de pouvoir échanger avec eux.
|
|
Malaises révélés par les accommodements
Il me semble que la question des accommodements révèle un premier malaise. Ces immigrants affichent sur la place publique leurs croyances et leurs pratiques alors qu’une majorité de catholiques, entraînés par un fort vent de laïcisation, incapables de défendre leur foi ou gênés d’être devenus minoritaires, ont choisi de reléguer leurs croyances au domaine privé. Devant ces étrangers qui affirment leur foi publiquement, est-ce que nous ne prenons pas tout à coup conscience que nous avons perdu l’aptitude à dire notre foi et même notre liberté de le faire?
Maintenant, quand nous prenons acte que des personnes professent et expriment publiquement leurs croyances, un second problème vient des valeurs qui accompagnent ou sous-tendent la foi. Quelle vision de l’être humain, du monde, de la famille, de la liberté, du corps, du spirituel, sous-tendent leur foi et la nôtre? Pour eux et pour nous, quel est le rôle des arts, de la science, du travail, de la politique?
Je ne peux m’imaginer un seul instant que les immigrants vont changer d’un coup leur vision du monde et leur conception de la vie et adopter tout de go nos valeurs. À mon avis, nous ne pouvons pas imposer aux autres nos valeurs et comportements. Je pense plutôt qu’ils vont s’ajuster graduellement aux valeurs et aux comportements communément acceptés par la majorité ou par de larges groupes à l’intérieur de notre société. Ils vont très probablement retenir ce qu’il y a de meilleur dans leur propre tradition et peut-être choisir d’intégrer certaines de nos valeurs et comportements qu’ils jugent bons.
Que peuvent faire les chrétiens?
La confrontation actuelle avec les étrangers nous offrent une chance historique de revitaliser notre foi chrétienne. Nos réflexions, nos témoignages et nos échanges nous obligent aujourd’hui à réexaminer nos traditions. L’essentiel de la foi en Jésus n’est pas de porter une croix ou un col romain, mais de pratiquer les conseils évangéliques : recherche la paix, bats-toi pour la justice, aie de la compassion pour ceux qui souffrent, traite l’autre comme tu souhaites être traité.
S’il est bien vrai que la foi et les valeurs chrétiennes ont fondé notre civilisation, les chrétiens d’aujourd’hui feront œuvre utile pour la société s’ils contribuent à instaurer un climat de compréhension et de coopération entre tous les Québécois, quelle que soit leur origine et leurs croyances.
La foi en Jésus exige du chrétien non pas qu’il impose ce qu’il croit être la vérité, mais qu’il fasse route avec les autres et recherche avec eux les solutions aux vrais problèmes qui ne sont pas le foulard de la femme ou les symboles religieux dans les lieux publics. Les problèmes que nous pouvons résoudre ensemble sont le partage équitable des richesses de la terre, un accès équitable aux emplois, la lutte aux maladies, le combat contre les préjugés, l’éducation à une vie morale soucieuse du bien commun.
Michel Bourgault
Saint-Paul de Joliette
26 septembre 2007.
|
|
|